Tout commence par alpha

Après quelques semaines, je me fais maintenant une idée plus précise de qui sont les autres clients, les revalidants, comme on les appelle ici. Si je suis impressionné par la diversité des situations personnelles que je rencontre, cela ne représente qu’un échantillon de ceux qui vivent aux Pays-Bas. Mais ce petit groupe de 25 individus, pour qui l’ensemble du personnel du centre est dédié, offre une richesse infinie d’histoires, de réalités présentes, de projets d’avenir. Et j’ai cette chance d’être là parmi eux, autant témoin novice de ma propre transformation, qu’observateur curieux des leurs.

« Bonjour. Vous êtes probablement Monsieur le Breton et venez pour la semaine d’observation ? Je vous invite à vous assoir à la grande table de la salle de restauration près de la machine à café, je vous rejoins dans un instant. » C’était Bert, avec sa voix ferme et assurée, qui m’avait accueillit la première fois à l’entrée du bâtiment Alpha. Depuis lors, nous nous nous croisons régulièrement. Il travaille au sein de l’équipe de l’accueil qui nous aide au quotidien pour les aspects pratiques de notre hébergement et nous oriente sur nos principales questions. Bert repris : « comme tu as pu le constater à ton arrivée, Notre service est responsable de l’accueil général du centre. A l’arrivée des nouveaux clients, je leur propose un petit tour pour découvrir les lieux et donner les informations essentielles sur le fonctionnement du centre, leur faire visiter leur chambre, et présenter les règles de vie commune en internat sous les conditions sanitaires de la Covid-19. »

« Ce que je trouve particulièrement beau dans mon travail, ici, c’est que tu vois les personnes se développer très vite ! Au début, chaque client arrive avec sa situation particulière, et on perçoit rapidement les changements au fil des contacts réguliers que nous avons. Je me souviens notamment d’une cliente qui est arrivée et qui ne pouvait pratiquement rien faire, pas même se servir un café. Elle était pourtant adulte, proche de la cinquantaine, mais elle avait toujours vécu chez ses parents qui l’avaient probablement trop protégée et qui avaient fait tout ce qui était nécessaire pour elle au quotidien. Ils venaient de mourir, ce qui était très triste. Nous l’avons vu commencer à se débrouiller seule. D’abord pour se faire un café, ensuite pour le petit-déjeuner, et ainsi de suite pour la plupart des choses. A cette époque, elle a pu rester environ 2 années ici, les financements sociaux d’alors le permettaient. »

« Et cette transformation, on la retrouve chez tous les clients. Notamment leur agilité à se déplacer. Je ne dis pas qu’on les voit rapidement sauter ou courir d’un bâtiment à l’autre, mais la confiance dans leurs mouvements et leur mobilité se développent à vue d’œil ! »

« Et puis parfois il se passe des choses magiques. Pour revenir à cette femme, je ne me souviens plus comment cela s’est produit, mais elle s’est un jour assise sur le tabouret du piano qui se situait alors dans la salle commune de restauration. Ceux qui ont assisté à la scène ont vécu un moment inoubliable. Elle a commencé à jouer, et apparamment, elle savait très bien jouer. Pour moi, plus rien n’existait alors que cette image incroyable de cette femme au piano. J’étais profondément ému. Après toutes ces années, j’en ai encore la chair de poule. Je n’avais pas pu imaginer cela d’elle, et cette surprise était aussi partagée de tous. » En écoutant Bert me raconter cette histoire, je sentis une belle émotion m’envahir et mon imagination fit le reste. Étant un des seuls à pouvoir voir ce qui se passait, Bert avait probablement dû chercher rapidement du regard, pour les sonder, les visages des autres clients, restés attablés, immobiles et impassibles. Pour eux aussi il avait dû se passer quelque chose, plus fort encore certainement. Cette scène, ce moment, et la musique surtout, avaient dû les transporter bien plus loin, ailleurs, dans une autre dimension émotionnelle, invisible et infinie. Cela me plaisait d’imaginer cela, mais Bert me ramena à la réalité, car il devait reprendre son travail. « Au début, quand j’ai commencé à travailler ici, je regardais les clients comme des personnes étranges ; c’est un peu bête à dire mais je les vois désormais comme n’importe quelle personne. Leur vue est déficiente, mais en principe, tu peux encore faire beaucoup de choses. »

Cette difficulté du regard que l’on porte sur les autres est fondamentale et cela ne concerne pas seulement les minorités. Ici comme ailleurs, les autres sont ceux qui ne sont pas comme nous, qui nous sont étrangers. On voit les malvoyants comme des handicapés avant de les percevoir pour ce qu’ils sont d’abord, des personnes bien vivantes avec leurs propres envies et plaisirs, talents et projets, qui font de leur mieux pour bien vivre. « Les gens ne voient souvent que la femme aveugle qui est en moi, et non pas la femme qui s’épanouit parfaitement dans cette société. » nous raconte avec talent et humour la chanteuse, auteure compositrice et interprète, Charlotte Glorie, dans sa chanson « la femme noire et moi ».