J’apprends le braille avec Edwin et Odin

Il y a quelques semaines, alors alité et confronté en pleine nuit à une montée de fièvre due au coronavirus, et à son cortège de pensées morbides, je n’ai pas réussi, seul, à trouver le médicament que je cherchais dans l’armoire à pharmacie. Le lendemain matin, alors que mon épouse me l’apportait, je me suis étonné de pouvoir lire de mes seuls doigts le mot « paracétamol » inscrit en relief sur l’emballage. Comme un enfant qui s’émerveille de ce qu’il découvre, j’ai compris un peu plus l’utilité du braille, et la justification de tous mes efforts pour l’apprendre. Pour moi, l’apprentissage du braille est un double défi. C’est d’abord la méthode néerlandaise que j’utilise et qui ajoute une étape mentale supplémentaire de traduction. Mais c’est surtout la sensibilité de mes doigts. Elle diminue avec l’âge, et même si un test préalable à vérifié mon aptitude, je sais que cela va prendre du temps pour la développer. Parfois frustré de la lenteur de mes progrès, j’en viendrais presque à douter de mon compatriote Louis BRAILLE, inventeur de ce langage au 19ème siècle. Car, quand je bute sur un mot, je me retrouve dans une impasse : est-ce mon vocabulaire néerlandais qui est limité, ou mon doigt qui me trahit ?

J’apprends le braille avec Edwin. Mais pourquoi apprendre le braille alors que la technologie offre déjà des solutions impressionnantes aux malvoyants ?
« Le braille est justement utile dans la période actuelle, me dit Edwin. On pourrait penser qu’avec la reconnaissance vocale, on n’en a plus besoin. Ce n’est pas le cas. Si je demande à quelqu’un d’écouter un texte d’une page et de m’en faire un résumé, je recevrais une autre version que celle obtenue après l’avoir parcouru avec les yeux ou les doigts. Ecouter n’est pas lire. Le cerveau ne traite pas l’information de la même façon et la représentation exacte des mots en offre un exemple. Ton prénom Tanguy m’était inconnu. La reconnaissance vocale m’avait proposé une version phonétique. C’est le braille qui m’a donné l’orthographe exacte et … la surprise d’y découvrir un y. » Il m’expliqua de même, que quand on veut écrire un courriel important, un texte créé automatiquement par un algorithme d’ordinateur peut parfois réserver des surprises. D’autant plus dans une langue comme le français qui foisonne d’homonymes. Un contrôle des mots par le braille est une sage précaution, avant de cliquer sur le bouton « Envoyer l’email … ».

Edwin conçoit son rôle au delà de sa mission d’enseignement. Lui-même aveugle de naissance, il veut partager son expérience et son savoir-faire pour aider ses élèves en dehors du cadre du braille. « Pour moi le niveau de handicap de mes élèves n’est pas important. Je vois la personne humaine et j’essaie d’apporter une aide adaptée en fonction de ce qu’elle est et de ce qu’elle veut. C’est pourquoi je consacre du temps pour faire connaissance et pour construire une confiance mutuelle. De fait, au fil des ans, j’ai rencontré beaucoup de personnes avec qui j’ai parfois partagé de belles choses, parfois intimes ou difficiles, d’autres fois amusantes. Je me souviens d’une femme qui me confiait son souhait d’avoir un chien guide. Elle en avait parlé à son mari qui lui avait aussitôt répondu : « ne fais pas cela s’il te plait, car je suis ton chien guide ». Je me suis alors demandé comment l’aider, car si cette réaction semblait bien gentille, ce qu’elle cherchait était de rester autonome. Je lui ai alors demandé quand était le jour anniversaire de son mari.
– Par hasard, c’est dans 2 semaines, m’a-t-elle répondu.
– Tu sais ce que tu dois faire ? Tu lui offres un panier à chien pour son anniversaire. Bien sur, c’est un peu le prendre à ses propres mots, mais c’est surtout un moyen efficace de lui faire prendre conscience, avec humour, de tes propres besoins. »

Le premier jour, Edwin m’a accueilli dans son bureau en m’indiquant ma chaise, près de la fenêtre. Alors que je m’aidais d’une main pour contourner la table, je sentis mon autre main, pourtant restée ballante près du corps, heurter doucement quelque chose de froid, humide et apparemment un peu mou. « Bouh … ! qu’est-ce donc que cela ? » me dis-je tout en poursuivant mon mouvement, comme si de rien n’était, en espérant n’avoir rien déplacé. Mais très vite je me suis senti sourire intérieurement et me tournant vers Edwin, avant de m’assoir je lançais avec enthousiasme : « Tu as un chien ? ». « Oui, Odin, un Labrador croisé Retriever de 8 ans. » C’est ainsi qu’Odin m’avait accueillit, moi l’étranger, du bout de sa truffe curieuse. Depuis ce jour, chaque semaine, j’ai rendez-vous avec Louis BRAILLE pour le challenge, Edwin pour un apprentissage méthodique et bienveillant, et Odin pour une sorte d’apaisement rituel. Ce chien me rassure. Sa discrète présence m’apporte un équilibre, en plus de la tendresse qu’il m’inspire. A chaque fois quand j’arrive, après m’avoir accueilli de sa truffe, il se recouche dans son panier, restant invisible et silencieux, si ce n’est quelques soupirs échappés d’un rêve. C’est peut-être que, dans ces moments de concentration dans un calme apparent où tout mon corps se mobilise au bout de mes doigts, Odin m’offre par contraste un miroir sans fond qui absorbe et dissipe mes tensions intérieures.