Tempête par beau temps

Début mars, nous avions décidé de nous revoir en famille à Paris. Après tant de mois de séparation, c’est, Jeanne, ma mère, 87 ans, qui avait sonné la fin de l’engourdissement hivernal : « Cela devient maintenant trop long pour moi, je vous demande de venir à Pâques. » Et le miracle avait opéré bien avant la semaine sainte, en transformant un rituel familial en vrai désir de se retrouver en chair et en os. Aujourd’hui, nous sommes le jeudi 1er avril et il est 8h30 du matin. Je suis à l’entrée du parking visiteurs de mon centre de rééducation à Apeldoorn. J’attends un taxi commandé la veille. A 9h, j’ai rendez-vous dans un laboratoire du centre-ville pour un test PCR, dernière formalité exigée pour pouvoir partir vers la France.

La journée s’annonce magnifique. Les yeux fermés, tourné vers un soleil qui vient de se lever, une douce chaleur inonde mon visage malgré la fraicheur du matin. Je suis là, bien présent, calme et détendu. Il n’y a pas un souffle de vent. Je me tiens droit, bien planté sur mes jambes, avec mes deux mains posées sur ma canne blanche devant moi, les bras un peu tendus, tel un Roi de France qui tient la pose pour son portrait. Les oiseaux m’offrent un concert étonnant. Je ne les vois pas mais quelle présence ! De toutes parts ils chantent en soliste. C’est une symphonie qui se joue de toutes les règles mélodiques.

8:40, le taxi n’est toujours pas là. J’essaye de le joindre avec la reconnaissance vocale de mon iPhone : « Appelles le contact T.C.A. ». Personne ne répond. J’aimerais rester avec les oiseaux, mais mes pensées m’entrainent ailleurs. Je commence à imaginer que je pourrais manquer ce rendez-vous, et faute de test PCR ne pas pouvoir partir. Mon appréhension se transforme en angoisse. La pression familiale, assoupie dans les confinements successifs, ressurgit aussitôt pour me nouer la gorge. J’ai peine à formuler ce que je pourrais dire à ma mère si je ne peux être là dimanche. Je reste là, sans pouvoir bouger, paralysé par l’incapacité et la frustration. Ce laboratoire est à moins de 2 km. Toute ma vie, j’avait pu faire ce type de trajet à pieds sans difficulté. Mais désormais, c’est mission impossible. Je sors enfin de ma torpeur et force mes pas à me ramener au plus vite dans le hall d’entrée du centre pour solliciter l’équipe support.
« Bonjour Madeleine, j’ai un problème … » Bref, je lui explique.
« Je suis seule de permanence, j’appelle un collègue et je te dis si je peux t’amener. »
De retour sur le parking pour guetter sans espoir l’arrivée d’un taxi, au fond de moi, c’est un effondrement, un moment de grande solitude. Dorénavant je serai dépendant des autres. Alors il me faut apprendre à mieux vivre les moments ou ils me feront faux bond. Il est aussi là mon handicap, de ne pas savoir comment réagir quand une tempête émotionnelle s’invite dans tout mon corps. Le soleil, les oiseaux, tout est là, rien n’a changé, sauf moi qui me torture de l’intérieur. Maintenant, c’est la colère qui me fait pester contre ce chauffeur de taxi, l’accusant sans appel, en me promettant de le bannir de mes contacts.

La porte du centre s’ouvre, une silhouette sombre en sort, essoufflée, d’un pas malaisé, un peu chaloupé. C’est Madeleine ! Elle est enceinte. Une fois dans sa voiture elle s’excuse du désordre mais je ne peux pas le voir. Cela fait quelque mois qu’elle retravaille au centre, à temps partiel pour aider l’équipe. Tous les jours, elle prends sa voiture depuis Zwolle à 1 heure de route pour venir s’occuper de nous. J’agrippe l’accoudoir de la portière en essayant de ne pas écraser les jouets de sa fille avec les pieds. Rien ne m’importe plus que de partir au plus vite. Elle l’a bien compris, et c’est pourquoi, après avoir lancé son Tom-Tom, elle démarre en trombe et se concentre sur la route, car elle n’y est jamais allée, et il est maintenant 8h50. On a du mal à trouver. Tom-Tom et Google nous font tourner autour d’un centre commercial, mais pas de trace d’un labo. Si près du but et impossible de trouver le dernier bout de chemin. J’appelle le numéro qui m’avait permis de faire ce rendez-vous, et je met sur haut-parleur. Mais l’homme qui nous répond n’est pas vraiment disposé à nous aider. Cela met en rogne Madeleine qui trouve ce comportement anormal, le pire jugement en terre batave. Elle est maintenant nerveuse, désemparée de ne pouvoir trouver la solution avec toute notre volonté, un véhicule en état de marche et une technologie top niveau. Ce qu’elle fait alors, c’est de briser cette dynamique qui ne mène à rien. En un mouvement, elle se gare, éteint le moteur. Silence.
« Tu sais quoi ? Je vais chercher à pieds. » Sans attendre ma réaction, elle est déjà dehors. Après 2 minutes, elle est de retour à la voiture.
« Ca y est j’ai trouvé, c’est tout pret, je t’amène. Tu me prends le bras ? » On marche en silence d’un pas énergique, encore tendu vers l’objectif.

Il est 9:00 et nous sommes devant la porte. Madeleine vient de me sauver. Il y a un quart d’heure, je n’y croyais plus et je broyais du noir. Maintenant, la tension s’évapore et laisse entrevoir une émotion bien réelle. Ma voix et mes yeux trahissent l’arrivée de quelques larmes. Elle a fait le maximum pour moi. Je suis admiratif et reconnaissant. En temps normal, j’aurais aimé la prendre dans mes bras, malgré son ventre, ou alors lui prendre les mains. Pour cette fois, je lui dit merci de tout mon être. Pour le retour je vais me débrouiller tout seul. Elle peut repartir. Oui c’est sur. Assis seul dans une immense salle d’attente carrée, avec des murs fraichement peints en blanc et des chaises tout autour comme seul mobilier, je comprends que ce n’est pas vraiment un laboratoire, juste un centre de test, improvisé dans l’urgence. Par la seule porte ouverte, j’entends que quelqu’un s’affaire à préparer du matériel. Je décompresse, soulagé. Je suis maintenant un client pour eux, et ils vont me servir. Ce n’est plus ma responsabilité. Maman, si je ne peux pas venir ce dimanche à Paris, ce ne sera pas ma faute. A 9h10, je suis pris, et à 9h20, déjà, Amir, le taxi commandé par le labo-test m’accueille dans sa voiture pour revenir au centre.

Non Amir, la musique ne me dérange pas, ni la fenêtre ouverte qui m’offre un peu de fraicheur. Il me parle de banalités, et si j’hésite à entretenir la conversation, c’est que je goute le plaisir d’un retour à la normale après un gros coup de stress. Quand on arrive au centre, la voiture s’immobilise là ou j’attendais l’autre taxi il y a moins d’une heure. En le réglant, je lui demande quelques cartes de visites pour la prochaine fois et pour faire sa pub ici. Le taxi parti, je reste seul sur l’asphalte du parking. J’aimerai exorciser le moment vécu ici tout à l’heure. Je me tourne vers le soleil, maintenant nettement plus puissant, et m’essaye à la même posture. Le chant des oiseaux me laisse insensible. Le sentiment de panique s’est dissipé. Tout est calme à nouveau. De retour dans ma chambre, il est 9:30. Ma priorité, c’est d’aller remercier Madeleine avec un petit cadeau symbolique. Mais avant, je dois lever un doute qui trotte dans ma tête. Avec une carte de visite d’Amir, je m’empresse d’ajouter ses coordonnées dans mon téléphone. Après avoir appuyer sur la touche « enregistrer », l’appareil me renvoie une alerte : « Ce contact existe déjà. »