Monica en Chine

Nous sommes déjà à la mi-janvier. L’année se relance après les fêtes, et même si les jours les plus sombres s’annoncent encore, le printemps ne va pas tarder. Je suis dans la salle d’attente du bâtiment Oméga. Il est 16:00 et j’attends Monica, un de mes professeurs de néerlandais, pour un de mes derniers cours. A mon arrivée en octobre, j’avais été étonné par l’importance donnée aux cours de langue dans ce centre de rééducation pour malvoyants. Moi qui me pensais bilingue, j’avais hérité d’une série de cours intensifs, sans vraiment comprendre. Certes, lors de ma première semaine, on avait identifié des lacunes : des entorses grammaticales, une indifférence assumée pour le genre des articles, une prononciation aléatoireMachmoud. Tout cela, combiné à l’accent français, déroutait mon interlocuteur.

Et puis il y a eu Machmoud. La première fois que je l’ai rencontré, nous étions plusieurs dans la salle d’attente, assis en silence. C’était l’un de mes tous premiers jours au centre, et j’étais curieux de découvrir les autres. A chacun j’avais demandé son nom. Lui m’avait répondu avec une voix si surprenante qui cela me fit me relever d’un bond sur mon siège, comme électrisé. N’ayant rien compris, je lui avais demandé de répéter. « Hartmann ». Un Néerlandais, ou un Allemand peut-être. Puis il prononce un autre son sur ce ton vif, insaisissable. « Qu’est-ce que tu dis ? » lui redemandais-je, gêné. Cette fois, c’est lui qui voulait connaitre mon nom. Le lendemain, alors que je marchais vers le bâtiment Omega et que je cherchais à dépasser un autre zombie à canne blanche qui me ralentissait, je lui demandais son nom. Sa voix m’a alors fait pensé à « Hartmann » sauf que cette fois j’avais compris « Machmoud ». Au fil de nos rencontres, toujours furtives, et sans jamais pouvoir communiquer facilement, j’en savais un peu plus sur lui. Il avait 30 ans, venait d’Afghanistan, vivait seul avec sa mère à Amsterdam. Je l’imaginais réfugié après un interminable voyage semé d’embuches, un miraculé maintenant en sécurité dans les mailles protectrices du filet social néerlandais. Pas un riche héritier arrivé à Schiphol en business class. Bizarrement, j’étais d’autant plus intéressé de le connaitre que la communication était difficile. Mon énergie butait sur des barrières invisibles, et avant tout sur le langage.

Encore un peu dans mes pensées sur Machmoud, j’entends dans le couloir le bruit reconnaissable des talons de Monica qui se rapproche de la salle d’attente. Une fois installés dans son bureau, je l’écoute avec délice. Je fais plus attention à son néerlandais qu’à ce qu’elle me dit. Sa prononciation est limpide pour moi, j’en viendrais presque à aimer cette langue gutturale, caillouteuse. Quel contraste avec Machmoud. Monica travaille depuis longtemps ici et sa tâche principale est d’apprendre le néerlandais aux malvoyants de langue étrangère, souvent des réfugiés qui ont demandé l’asile. Mais aussi aux Néerlandais pure souche, car avec le temps, on perd la mémoire des mots. « Je leur apporte un soutien en grammaire, plus souvent en orthographe. Ils ne savent plus écrire certains mots, comme ceux qui se terminent par ‘heid’ ou ont des doubles voyelles ‘oe’, ‘ij’. Ils s’en rendent compte lors de leur apprentissage de l’écriture sur ordinateur, et je les retrouve ensuite dans mon bureau. Si on n’a pas vu un mot depuis un certain temps, on peut oublier comment il s’écrit. »

Tous les professeurs de néerlandais enseignent aussi … le braille ! Et c’est grâce à cette double compétence linguistique qu’ils ont pu créer des méthodes d’apprentissage du Braille adaptées à chacun. Par exemple pour les analphabètes, ou encore pour les étrangers en se limitant aux mots usuels.
« – Ah mais … je n’y ai pas eu droit, moi ? Lui dis-je, avec un brin d’ironie et un zeste d’irritation. Je l’entends rire, insensible à mes déboires
– Non, toi tu es comme un vrai Néerlandais. »

La discussion nous éloigne de notre cours, ce qui m’offre l’occasion de mieux la connaitre. Elle est un peu plus jeune que moi, habite à Deventer, une petite ville à 30 km à l’Est. Une maison mitoyenne en centre-ville. Avec un petit jardin. Sportive, elle court régulièrement et s’adonne même à des « bootcamps », des week-end de survie en pleine nature. Elle adore cuisiner, végétarien. Un peu plus même, elle est Vegan.

« Mon travail m’offre des moments rares, sur le plan émotionnel. Chaque client a son histoire, et quand il est assis en face de moi, c’est pour des raisons bien différentes. Je peux m’imaginer que de venir ici est un grand changement. On ne peut pas se dire ‘ah super, je vais passer du bon temps ici pendant 6 mois’. C’est une décision dure à prendre pour se convaincre que l’on doit et que l’on veut le faire. Je trouve donc courageux d’accepter le principe de travailler sur soi-même. » Silence. Sa voix a changé. Elle a du s’en apercevoir aussi. « Des fois, j’essaie de m’imaginer que je deviens aveugle, que je me retrouve tout d’un coup, loin de tout, en plein milieu de la Chine, et chacun parle chinois et je n’y comprends rien, et que je dois encore me rééduquer là, cela me semble une situation terrible. » Ce n’est plus mon professeur de néerlandais qui parle. Mais une femme, sensible. « Alors quand je pense à ces gens qui, confrontés à des situations de guerre dans leur pays, ont du prendre la terrible décision de fuir, malgré leur déficience visuelle, dans un long voyage avec toutes sortes de difficultés, je me dis que pour vivre cela, il faut avoir beaucoup de force. »

Peut-etre qu’en parlant ainsi, Monica pense, tout comme moi, à Machmoud. C’est sa dernière semaine au centre, et Monica et ses collègues lui ont organisé une petite cérémonie d’adieu, juste après mon cours. Il était arrivé au centre sans parler le néerlandais, aveugle et presque sourd. Pour lui, tout particulièrement, les cours de néerlandais et de braille avaient été la clé de voute de toute sa rééducation.
« Qu’est-ce que vous avez prévu ?
– On lui a acheté une écharpe et des piles qu’il n’arrivait pas à se procurer pour un de ses appareils. »
C’est à ce moment-là qu’elle m’apprend qu’Ahmed va chaque semaine à l’hopital pour une dialyse. Un diabète. Comment est-ce possible que je n’apprenne cela que maintenant ? Prévoyant, moi aussi, de lui faire une petite surprise ce soir, je lui ai acheté une boite de macarons sucrés. Je fais comment maintenant ?

« Empathie, patience et flexibilité, sont je crois, des qualités essentielles pour travailler avec des personnes. Si on n’est pas capable d’empathie, mieux vaut choisir un autre métier, travailler avec des ordinateurs par exemple. » me dit-elle comme pour mettre un point final à de la sensiblerie. Dans l’idée que je me fais de Monica, elle est pacifique. Elle n’y est pour rien, n’empêche que ses dernières paroles m’ont fait l’effet d’un uppercut en plein visage. Moi qui ai passé l’essentiel de ma carrière au chevet des ordinateurs, les pouponnant avec toutes sortes de langages … de programmation. Je me risque à le lui avouer pour finir sur un note d’humour, mais cela fait « choux blanc ». Il était temps que je passe à autre chose.