Un feu inoubliable

Depuis octobre Simon m’accompagne lors des sessions de thérapie musicale. Dans cette discipline, le but est de me faire sentir mes émotions. Au début, lors de l’évaluation des besoins de rééducation, les spécialistes se sont penchés sur mon cas et la sentence fut unanime : « il faut faire pleurer le soldat Tanguy ». Emprisonné dans le camp ennemi de la rationalité, il s’était enferré dans ses pensées, maltraité par une conscience qui s’ignore, menacé par la désertion de ses sens. Il fallait le faire repasser au-dessus des barbelés de ses lignes de défenses, et le ramener en terre sensible.

Et c’est vrai qu’à chaque fois que j’ai rendez-vous avec Simon, c’est d’abord une appréhension. J’y vais en trainant les pieds. Sur le plan mental, je ne comprends pas la méthode et cela me déstabilise, habitué à plus de contrôle. Mais bien souvent, il se passe quelque chose d’imprévu, et j’en sors transformé, comme hypnotisé, sur un nuage, goutant une sensation de bien-être qui m’est rarement offerte de façon naturelle.

Une fois, alors qu’il m’avait demandé d’improviser au piano un dialogue musical avec lui, m’en sentant incapable, je lui avais rappelé que je n’étais qu’un débutant. Mais il m’expliqua qu’en restant sur les seules touches blanches, on ne peut pas produire de son discordant. J’avais du m’exécuter, la boule au ventre. J’avais peur de mal faire, d’un jugement négatif, d’une réprimande. Les yeux fermés, après une période de tâtonnement mélodique à l’aveugle, il me sembla que mes notes s’accordaient avec les siennes. Alors je rentrais plus confiant dans l’exercice, laissant mes mains se débrouiller seules, sans trop réfléchir. Ce qui se passa me troubla. Nous formions, à nous deux, un tout indissociable qui produisait du beau. La sensation de participer à une oeuvre commune me libéra et je ressenti une transformation en moi. J’avais envie de pleurer mais cela ne venait pas. Il y avait un frein que je ne pouvais desserrer. Cette tentative de libération avait échouée, mais elle avait ouvert une brèche.

Aujourd’hui, c’est la première heure de la journée et Simon est en retard, il arrive essoufflé. Sa voiture est au garage cette semaine et il n’est pas encore rodé aux transports en commun. Il habite Nimègue et a manqué une correspondance de bus à Arnhem. Pour la dernière partie de son trajet, en vélo depuis la gare d’Apeldoorn, il a pédalé vite. Il est en nage, mais cela n’a pas suffi pour rattraper son retard. C’est son premier job après ses études de musique et de psychologie et cela lui plait. Il me laisse m’installer dans une petite salle, et jouer librement sur un piano, le temps pour lui de passer dans son bureau. Quand il est de retour, nous nous installons l’un en face de l’autre : « Je te propose de te souvenir d’une musique qui t’a marqué. On pourrai faire un travail autour des émotions. »

D’abord, je pense à des chansons comme « Say it ain’t so » de Murray Head, ou « Angie » des Rolling Stones, ou encore « Let it be » des Beatles. Des douceurs sucrées comme des bonbons, les toiles de fond sonores de mon adolescence. Mais je les écarte. Et puis la chanson s’est imposée d’elle-même : « The unforgettable fire » de U2. C’était à l’époque ou j’étais étudiant à Rouen dans une école d’ingénieurs. Ma seconde année avait été folle. Passionné par les activités associatives du bureau des élèves, j’avais délaissé mes études, au point de devoir passer un rattrapage en septembre pour valider mon année. En principe une formalité, mais qui m’avait fait revenir de vacances une semaine avant les autres. Seul dans mon studio quasiment sans lumière extérieure, je m’étais noyé dans cette chanson. Elle m’envoutait. Je l’écoutais en boucle, à l’obsession. J’ai raté mon examen, et j’ai du redoubler.

Simon connecte une enceinte portable à mon iPhone à qui je demande : « Joue Unforgettable fire de U2. » Je me redresse sur mon siège et ferme les yeux. Après une courte introduction de fragments mélodiques comme des limbes, la rythmique puissante amorce d’emblée une tension poignante. « Glaces, tes seules rivières coulent froides. » La voix de Bono émerge de nulle part, entre incantation et prière. « Au creux de la nuit, tes yeux noirs comme du charbon » C’est du sérieux. « Marche jusqu’à courir, sans jamais te retourner » On est entre la vie et la mort, entre espoir et désespoir. Une complainte sur une mélodie enivrante. Je suis projeté dans mon studio à Rouen, il y a 33 ans. Venant de loin, je sens monter en moi une sensation ambiguë, double. Une crispation, une amertume qui me prend la gorge, une torsion interne jamais résolue, un feu qui se réveille et qui menace. Mais aussi une douce chaleur qui inonde et rassure, une promesse de libération. De grosses gouttes inondent mes joues et laissent une trace humide, salée. Je revis tous les moments de cette chanson que je connais par coeur. Je voudrais que l’instant s’éternise parce qu’il me révèle des choses qui n’ont pas de noms, mais la chanson se termine et le silence reprend sa place. Quand j’ouvre enfin les yeux, par la grande fenêtre devant moi, la lumière du jour m’envahit, toute blanche à travers les nuages. Je reste immobile, la bouche étrangement ouverte avec un rictus inattendu sous mon masque, émerveillé, comme dans de la ouate.

« Qu’est-ce qui tu ressens comme émotion ? » me demande Simon. J’essaie d’identifier l’écho intime chaque fois renvoyé par cette chanson : l’absence de quelque chose de cher, un manque, un abandon. « Quel est l’amour que tu avais alors pour toi ? » C’est une question que je ne comprends pas d’abord. Mais c’est probablement celle, lumineuse, que mon épouse me pose sans ménagement lorsqu’elle me voit dans l’excès, d’alcool ou de nourriture : « est-ce que tu t’aimes vraiment ? ». Dans le silence qui s’étire, élastique, et que personne ne veut interrompre, se trouvent des réponses, une révélation. Mon visage est détendu. Il doit même sourire sans raison. La notion du temps est changée. Je ne suis plus pressé. L’heure est finie et je me lève, calme. Je me sens bien dans mon corps. D’un seul mot, je remercie Simon en le regardant comme dans un brouillard. D’un pas lent et léger, je sors de la salle et je marche dans le couloir qui m’amène vers la sortie du bâtiment Oméga. Ma canne blanche caresse en zigzag un sol lisse, sans obstacle. Je me dirige vers une journée qui m’est offerte avec la sensation d’exister sans effort.

Toujours je me souviendrai de ce feu. Inoubliable.