En tandem avec Laura

« Oost, west, thuis best. » On n’est nulle part mieux que chez soi. C’est aussi mon avis,bien avant le coronavirus, avec la perte progressive de la vue. Pour m’aventurer loin de chez moi, j’y réfléchi à deux fois, au risque de m’isoler dans ma bulle de confort. N’empêche, je tiens à garder toute ma mobilité, garantie de mon autonomie, de ma liberté. C’est avec Laura, mon coach mobilité dans ce centre de rééducation pour malvoyants, que je vais travailler cette discipline, 2 heures par semaine, chaque jeudi matin à 8h30.

Heureuse maman de 2 jeunes filles, elle habite à Apeldoorn et vient tous les jours à vélo. Elle travaille au centre depuis 5 ans maintenant et s’occupe aussi d’encadrer les activités sportives et les sorties découvertes avec les malvoyants. Elle va m’aider à acquérir plus de confiance et de sécurité dans mes déplacements, à pieds ou en transport en commun. La semaine dernière, on a revu mes objectifs : marcher avec une canne blanche, découvrir les aides et services pour malvoyants comme les taxis ou l’assistance dans les gares, utiliser des applications pour les transports en commun ou de navigation assistée par mobile. Mais pour aujourd’hui, elle me propose, enthousiaste, d’aller dans un centre commercial pour tester mes capacités d’orientation à l’aveugle.

Du garage à vélo, Laura sort un grand tandem Batavus, comme neuf. « Celui qui est derrière, c’est le moteur, et celui devant, il conduit. » Me dit-elle en plaisantant. Je passe ma jambe au dessus du cadre et me tiens pret, derrière elle. Je sens dans mon dos la hauteur surprenante de la selle. « A trois on y va. Un, deux, trois … » En appuyant fort sur la pédale, je me hisse sur le siège passager et c’est parti. Perché haut, je m’agrippe fermement au guidon fixe, dépossédé de tout pouvoir de direction, à la recherche d’un équilibre à trouver ensemble. On reste quelques instants à tourner autour du parking du centre pour tester mes réactions. Laura estime qu’on est coordonnés, alors on franchit la grille et on sort du centre. Et là, je sens une accélération avec la puissance combinée de nos jambes. Nous sommes début novembre, et à cette heure, la lumière du jour est encore timide. Dans la fraicheur, on file tout droit dans cette rue bordée de maisons individuelles dont je devine les formes. On accélère encore et le cadre commence à vibrer. Laura redouble d’efforts. Pour moi, on va vite, trop vite. On a pas de casque. Le dos de Laura m’enlève toute visibilité, m’obligeant à penser à autre chose. Le paysage qui défile s’anime avec des lumières à l’approche du centre ville ; nous sommes maintenant dans une rue passante avec des voitures. Au bruit des moteurs, je les entends nous doubler sans ménagement, tout près. Comparés à eux, notre engin ne fait plus le poids. C’est un simple feu au rouge qui nous arrête enfin. Pieds à terre, je reprends mes esprits.
« Comment ça va ? Me demande Laura.
– C’est décoiffant. » Lui dis-je, essoufflé, un peu soulé par le vent. Mais le bruit des voitures répond déjà au feu passé au vert. « Un, deux, trois … » On est relancés dans un flux de circulation dense et rapide, on traverse des rues. J’ai à peine le temps de m’habituer à cette chevauchée qu’on arrive déjà. Pas de place pour notre tandem XXL dans le parking à vélos de ce centre commercial, alors on l’abandonne, à part, trônant fièrement sur sa grosse béquille. Mes pieds bien sur le sol, je reprend ma respiration. Je suis presqu’en nage et mes jambes doivent se réhabituer à la terre ferme, un peu comme quand on descend d’un bateau.

Le défi d’aujourd’hui consiste à marcher, sans y voir, en terrain inconnu, et à utiliser les autres sens pour s’orienter. Pour me mettre en situation, Laura me donne une paire de lunettes de couleur sable qui ne laissent rien d’autre passer qu’une lumière neutre, tamisée, sans forme. Rien, on ne voit plus rien. Je n’ai pas fait un pas que déjà ma gorge se noue. Les yeux grands ouverts, je devine mon avenir. Alors c’est ça devenir totalement aveugle ? Ce n’est pas tout voir en noir ? J’encaisse en silence, en avalant un peu de salive, comme pour digérer une angoisse, tenace. Je sors ma canne blanche de mon sac à dos, et la déplie méthodiquement dans un cliquetis métallique. Ce rituel me fait toujours penser au film de science-fiction « la guerre des étoiles ». Avec mon visage caché sous de grosses lunettes, je dois ressembler à un chevalier Jedi, ou à un Dark Vador menaçant de son sabre laser lumineux. Les autres ont intérêt à bien se tenir.

Laura m’a prévenu : « tu dois t’orienter avec les sons, les odeurs, le toucher. Devant toi, c’est une rue piétonne avec des magasins. Je te conseille de tenir la droite car au milieu il y a des bancs et des massifs de fleurs ». Elle restera à mes côtés, à quelques mètres. Bon, ben j’y vais. Pour me lancer, en douceur, je mets un pieds devant l’autre, sans conviction. Je suis déjà tombé. Je tomberai encore. A chaque pas, la même question : suis-je en sécurité ? J’ai développé un réflexe en cas de doute : un retrait du pieds, un arrêt immédiat, une esquive pour éviter un obstacle. Une sorte de danse secrète, une discipline sportive non homologuée dont je suis le seul licencié, fanatique et autodidacte.

Je n’ai pas fait 30 mètres que Laura m’interromps : « Tu as l’air un peu crispé. Essaie de rester bien droit, de regarder vers l’horizon, loin devant toi, ton bras détendu le long du corps. En principe, le balancement de la canne est sans effort. »

Ma canne zigzague sans relâche. Elle racle les dalles de brique sur le sol et fait tinter des objets métalliques, m’obligeant à un gymkhana entre mobilier urbain et panneau publicitaire. Sur ma droite, en avançant, j’écoute, je sens, je devine. Des caisses enregistreuses qui scannent les achats, vu le nombre, probablement un supermarché. Une senteur de pain encore chaud, facile. Cette odeur de friture qui surpasse toutes les autres, un marchand de poissons quelque part. « Ne t’affole pas, mais tu vas bientôt sentir la branche d’un arbre » me dit Laura au moment ou mon visage reçoit la caresse de feuilles pleines de rosée.

« Est-ce que tu as remarqué un changement ? Me demande Laura alors que je continue tranquillement à avancer. Tu ne sens pas un peu plus d’air, une brise légère ?
– Ah oui c’est vrai, maintenant que tu le dis.
– On vient de dépasser le bâtiment du centre commercial qui nous en abritait. On est au bout de la rue commerçante. » Ouah, je suis content de moi. Cela s’est plutôt bien passé. Je commence à me détendre et à trouver mes marques, même sans rien y voir.
« On retourne ? Je crois que j’ai identifié certains magasins de l’autre coté.
– Pas encore, je veux t’apprendre à traverser sur un passage piéton, il y en a un pas loin. » En effet, depuis un moment, un bruit de fond de circulation éclipsait le calme de cette rue piétonne quasiment déserte.

« Tu te mets les deux pieds au bord de la chaussée, et quand tu penses que tu peux y aller, tu présentes ta canne à l’horizontale, à bout de bras, droit devant toi, quelques secondes avant de t’engager. Il faut que tu sois bien visible. » En principe je peux entendre si des véhicules s’approchent, tout dépend du vent. Rien à gauche, rien à droite, alors, après les gestes enseignés, je m’élance pour traverser. Sauf qu’avant d’arriver à la mi-chaussée, tout d’un coup j’hésite. Encore loin, un véhicule semble arriver par la droite. Je décide de continuer mais de m’arrêter sur la bande étroite entre les deux voies. Entre temps, l’arrivée rapide d’un bus s’annonce sur ma gauche au son d’un Klaxon qui me fait tressaillir et douter. Suis-je bien entre les deux voies ou encore un peu sur la route. L’énorme véhicule me frôle à grande vitesse dans le dos avec un appel d’air qui m’aspire en arrière. Pris en sandwich entre deux flux de véhicules, j’ai l’idée que tout peut basculer en un quart de seconde. Je suis tétanisé d’effroi. Mon corps se met à trembler, mais je lui ordonne de ne pas bouger. Je m’imagine percuté à tout instant sans pouvoir ne rien faire. Je me jure de ne plus jamais me retrouver pris au piège dans cette situation terrifiante. Enfin sur ma droite, une accalmie. Encore incertain, je franchis sans fierté, presque honteux, les quelques mètres qui me séparent du trottoir ou m’attend Laura qui a tout vu de la scène. « Oui, c’est très bien comme çà » me dit-elle satisfaite. Apparemment, pour elle, tout s’est bien passé. On retraverse, cette fois ensemble et sans véhicule, et on reprend la rue commerçante en sens inverse. J’aimerais bien mettre ma main sur son épaule. M’appuyer sur elle, car ce que je viens de vivre est trop dur pour moi tout seul.

J’ai du mal à rester calme et à me concentrer. Ma canne balaie le sol avec une énergie inutile. Entre deux pas, mon tibia heurte un obstacle inébranlable, ce qui bloque ma jambe déjà en appui sur le sol, et m’oblige à une torsion du corps pour ne pas tomber. Un banc public. « Désolé, me dit Laura, je pensais que tu passerai à coté, ou que ta canne le sentirai. » Cela me fait mal, mais rien de cassé. Je m’en tire, cette fois, avec un hématome. C’est plus un bobo à l’âme. « J’aimerais bien m’assoir en instant s’il te plait » lui dis-je déjà assis. Je sens la colère monter à la tête, prête à la faire exploser. Depuis le début, nous sommes en désaccord sur la longueur de ma canne. J’en veut une la plus grande possible, en me disant qu’ainsi j’aurai plus de temps pour m’arrêter en cas de danger. L’équation me semble simple : plus la canne est petite et plus il faut la bouger vite. Ou alors on ralentit. Je refuse l’idée qu’on ne puisse pas garantir une efficacité totale de la canne. Faut-il que je me transforme en Géo Trouve-Tout pour inventer un prototype révolutionnaire ?
« Malheureusement, il n’y a pas de garantie. » Laura vient de doucher tous mes espoirs.
« Si tu as peur de tomber, on peut travailler sur la façon d’amortir les chutes du judo. »

Il est maintenant 10h et il n’y a pas encore grand monde dans cette rue piétonne. Je sens un soleil timide infuser sur mon visage. On reste ainsi sans parler, j’ai besoin d’un peut de temps pour me retrouver. A cette heure, sentir des effluves de parfum me fait finalement sourire.
« Il y a une parfumerie pas loin ? Lui dis-je.
– Oui on est presqu’en face. Elle me fait penser à un de mes anciens clients. Quand il est arrivé au centre, il ne faisait presque plus rien et semblait condamné à rester chez lui. Avec les sessions de mobilité, il a repris confiance, et a commencé à faire des petits trajets par lui-même. Un jour, on est venu dans ce centre commercial et il s’est rendu compte qu’il pouvait obtenir beaucoup en demandant de l’aide pour faire ses courses. Il a même pu acheter un cadeau pour sa femme, un parfum justement dans ce magasin. Il était si heureux d’avoir pu faire cela pour elle. J’étais émue, contente pour lui, et impressionnée de voir le changement, en quelques semaines, de quelqu’un qui est isolé chez lui, presque assigné de force à rester dans son canapé, comme condamné, et qui finalement, après une période de rééducation, revient dans l’espace public, et peut signifier quelque chose pour les autres. »

Il est temps de rentrer au centre. Sur le chemin du retour, en tandem avec Laura, perché sur ma selle, je goute à ce moment, les cheveux au vent. Je fixe bêtement son dos sans vraiment le regarder. Je suis le moteur et j’y mets toute ma force, j’appuie sur les pédales comme un enfant têtu qui continue à casser son jouet déjà en mille morceaux. J’ai une énergie folle, entremêlée de sentiments contraires, entre désespoir et confiance. Sous l’effet du vent, mes yeux s’humidifient, ma vue se brouille, se noie. Une sensation amère entre plaisir et souffrance, mais cela me fait du bien. L’émotion est là, étincelante, elle brille pure comme un diamant, et j’en profite. Je suis en route vers moi-même.