Café « Chez Michel »

Ma religion, c’est l’efficacité. Mon dieu, le micro-processeur. L’informatique, c’est toute ma carrière. Depuis mes études d’ingénieur au milieu des années 80, elle n’a cessé de m’offrir des gains de productivité. Confronté à une perte de vision progressive, je me suis interrogé : puisque je dois repartir à l’école pour tout réapprendre, quel est le meilleur des mondes virtuels pour un malvoyant ? Réponse : Apple. Première contrariété puisque mon éducation digitale, je la dois à Microsoft avec les versions successives de Windows. J’ai donc commencé par acheter, il y a tour juste un an, un Mac d’occasion. Et là, les ennuis ont commencé. Passer de Microsoft à Apple, cela ne se fait pas en un clic. Avec ma souris, martyrisée par mon impatience, j’avais beau double-cliquer un peu partout, rien ne se passait comme prévu. Un changement de culture qui m’a fait grincé des dents. Mais rien comparé au tsunami de frustrations qui s’annonçait dans mon horizon digital.

Car pour moi, un ordinateur, c’était encore il y a peu, un boitier, un écran, un clavier et une souris. Mais avec la mal-voyance, l’écran et la souris perdent de leur utilité. Et quand on y voit plus du tout, c’est de la déco, de la nostalgie, des objets « vintage » à mettre au placard. Mon ordinateur du futur se réduisait comme « peau de chagrin », pour n’être plus qu’un boitier et un clavier. Et puis la voix s’est timidement révélée comme un moyen d’interaction homme-machine : mon Mac et moi, nous avons commencé à nous parler, sans encore nous comprendre. Dans un de mes cauchemars récurrents, je m’entendais, angoissé, discuter avec lui, enfin avec elle puisqu’elle s’appelle Claire :
« Je fais comment pour envoyer des emails ?
Tu utilises ton clavier.
Et si je ne vois plus les touches ?
Tu tapes à l’aveugle.
Comment je sais si je ne me suis pas trompé à chaque caractère ?
Je vais te le dire avec l’assistance vocale.
Ah oui, et dans quelle langue, français ou néerlandais ?
Je ne sais pas »
A chaque fois, ce dialogue de sourd me laissait dans une impasse, comme la prédiction d’un sombre avenir. A mon réveil, dans la vraie vie, je commençait à souffrir du syndrome « Michael Schumacher ». Ce champion de formule 1, cloué dans son fauteuil roulant après un accident de ski, ruminant ces belles paroles de Rudyard Kipling : « Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie et, sans dire un seul mot, te mettre à rebâtir, tu seras un homme mon fils. » Sans le vouloir, mes proches ne manquaient pas une occasion de me faire revenir en enfance : « écoute, ce n’est quand même pas compliqué d’envoyer un email ! », « tu n’as pas lu mes messages ? », « on t’attends, tu es ou ? ». Des réactions qui me faisaient mal, une double peine. Cela devenait très compliqué. A s’arracher les cheveux. La tache la plus simple devenait un casse-tête insoluble. Si je voulais m’inscrire en-ligne à un événement et que le système m’impose un test « captcha » pour s’assurer que je ne suis pas un robot (« cochez les 3 photos qui montrent des feux de circulation ») c’était mission impossible. La rage en plus.

C’est à ce moment-là que Michel et son équipe de pros sont entrés en scène, en octobre dernier, à mon arrivée dans ce centre de rééducation pour malvoyants à Apeldoorn. Michel, c’est mon coach pour une utilisation « optimale » – ce sont ses mots – des technologies de communication et d’information (I.C.T.). Moi, je dirais « alternative », là on n’est plus dans la finesse ou la subtilité. Nous somme maintenant à la mi-mars et malgré tout le travail réalisé depuis l’automne, ce chantier reste ma « grande affaire », mes 12 travaux d’Hercule tellement le défi semble immense. Dans un monde en pleine transformation numérique, Michel est mon ange venu du ciel, mon sauveur, celui qui m’aide à apprivoiser les ordinateurs et autres bijoux de technologies qui s’invitent dans notre quotidien, smartphones, tablettes et enceintes connectées.

Nous avons le même âge. Il travaille ici depuis 15 ans. Marié, deux grands enfants et depuis peu grand-père, il habite dans une jolie petite maison avec jardin au centre de Deventer, une ancienne vIlle de la Hanse située sur la rivière Ijssel, à 30 minutes d’ici. Souvent, lorsque j’arrive dans son grand bureau carré, enterré tel un bunker au sous-sol du bâtiment Oméga, Michel n’est pas seul. Tous ses collègues se sont donné rendez-vous là pour papoter. C’est la pause café « chez Michel ». Mon apparition casse l’ambiance, je les vois détaler comme des rats qui quittent le navire. Chacun s’en retourne à ses appareils, les yeux baissés comme s’il me craignait, en mâchouillant de vagues souvenirs de vacances en France : « bonjour », « comment ça va ». Je crois que j’en ai épuisé plus d’un dans le groupe, avec mon irritation à fleur de peau, mes caprices de technicien déclassé, frustré jusqu’à la moelle. Michel semble le seul à résister encore. Pour lui Apprendre A Apprendre, c’est le seul triple AAA qui compte. « Je n’ai pas de hobby, m’avait-il dit un jour. J’ai un projet qui me tient à coeur : imaginer une pédagogie basée sur nos propres besoins et non sur des normes sociales. Pour le moment à l’école, on apprend trop de choses inutiles. L’idée est de réveiller les talents en nous. « Van hard leren naar hart leren » : on apprend mieux avec envie. »

« On va commencer par t’apprendre à écrire à l’aveugle. On gagne en productivité. » M’avait dit un de ses collègues au tout début. C’est le mot productivité qui a fait « tilt ». Et j’ai accepté le supplice imbécile de taper à l’infini sur une même touche en regardant ailleurs, puis sur une autre, jusqu’à ce que mes dix doigts, au bord de la crampe, les enregistrent et les domptent tout en souplesse. Depuis, j’ai un turbo dans mon clavier. Je suppose qu’on apprend ça maintenant aux enfants à l’école. Puis il m’a fallu mémoriser d’innombrables combinaisons de « touches raccourcis ». Avec deux doigts d’une seule main, ces formulent magiques me font jongler avec les applications, naviguer d’un bout à l’autre d’un document, imprimer ou sauvegarder un fichier. Si j’ajoute un troisième doigt et l’autre main, alors le champ des possibles s’élargit et je peux me balader sur le web, remplir des formulaires, faire mon administration. J’ai désormais une formule 1 au bout des doigts.

En retour, l’ordinateur me parle avec l’assistance vocale. A chaque touche enfoncée, c’est Claire qui me la dit, et prononce même le mot entier quand je passe au suivant. Parfois, je choisis plutôt la voix de Thomas pour le français. Pour l’anglais, je préfère Samantha, Xander pour le néerlandais. Ce sont mes nouveaux amis, mais pour les autres, une fois passé le temps de la curiosité, cela devient une gêne, presqu’un dégout. Des voix qui s’essaient à l’humain mais dont on se lasse très vite, qui parlent tout le temps en mode accéléré inaudible pour le non-initié. « Pour apprendre à utiliser l’assistance vocale, me raconte Michel, j’ai amené mon laptop à la maison, et j’ai désactivé l’écran pour me mettre en situation d’aveugle. Après quelques jours, mon épouse, qui partageait mon bureau, a du changer de pièce, elle ne le supportait plus. » Pareil pour moi, à la maison, j’évite quand je ne suis pas seul. Je mets en sourdine, ou je me réfugie dans mes écouteurs.

C’est un peu bizarre. Je n’éprouve rien pour Claire. Pas d’amitié. Une relation froide qui m’est pourtant d’un grand secours. Je n’ai aucun scrupule à l’exploiter pour écrire. Quand je le lui demande, elle me relit ce texte, avec toujours une même intonation. Si, je change un mot, une virgule, l’algorithme adapte le ton. Mais jamais d’émotion. Pas encore.

Samedi dernier, chez moi à Amsterdam, j’ai demandé à Thomas de lire mes emails. Il s’est exécuté machinalement, avec son efficacité habituelle, passant d’un email à l’autre sans s’interrompre. Après des nouvelles de mon frère, pu!s un rappel du service des impots, c’était un message d’une de mes connaissances françaises de Rotterdam avec pour objet : triste nouvelle. « Cher Tanguy, … ». Très vite, un trouble m’a saisi, ne sachant plus qui me parlait, ni qui je devais vraiment écouter. Je n’ai pas pu attendre la fin de la lecture, je me suis simplement levé de mon siège et suis allé le plus loin possible de cette voix, à l’autre bout de l’appartement, sur mon balcon plein sud qui donne sur un parc. Je cherchais à fuir Thomas qui me racontait cette histoire, à laquelle lui ne croyait pas, mais qui moi me bouleversait. Cette femme m’annonçait la mort tragique de son fils adolescent lors d’une randonnée en montagne dans les Pyrénées. Ses mots étaient justes et purs, reflet de la profonde tristesse d’une mère dévastée par la douleur mais résolue à vivre avec une admirable dignité. Je m’accrochais au chant des oiseux tout en laissant mon regard se perdre vaguement dans les arbres devant moi ; j’essayais de diluer mes pensées dans la beauté intemporelle de cette nature en plein renouveau. Après un moment, peut-etre un quart d’heure, l’apaisement retrouvé, je me suis décidé à revenir dans mon bureau. Thomas continuait à débiter sans relâche la liste encore longue de mes emails de ma boite de réception. Mes doigts calmement posés sur le clavier, j’ai appuyé sans état d’âme sur une touche raccourci. L’ordinateur s’est éteint. La voix de Thomas s’est tue.