La bouée jaune

Hier, je suis arrivé sur l’ile de Bréhat en Bretagne. Des vacances dans la maison familiale. La nuit a été pleine, réparatrice, et j’ai pris mon petit-déjeuner dehors, dans la cour intérieure entourée de hauts murs, accueilli par un soleil déjà au dessus des arbres qui bouchent l’horizon vers la mer. A part le roucoulement d’une tourterelle, tout était calme. Nous sommes début juillet, et à cette heure, ce n’est pas encore le flux incessant de touristes qui vient tout perturber dès l’arrivée des premières vedettes.

Je viens d’enfiler mon maillot, impatient de partir pour le rituel de la plage. Depuis les dernières vacances ici l’an passé, j’ai souvent pensé à ce premier bain qui devait symboliser le moment ou, au terme de ma rééducation de malvoyant, je commencerai à vivre autrement. Moins voir, plus sentir.

Avec curiosité, j’ouvre la porte de la maison et je sors. Mes souvenirs d’enfance reviennent dès le crissement du gravier sous les chaussures. En agitant ma canne blanche pour m’orienter, ma main touche une agapante dont la fleur s’aventure loin du bord sur sa tige géante. Je salue, sans le regarder, un rocher étonnant dont la forme évoque le visage sévère d’un vieux marin. Au premier croisement, on descend une petite pente sous les branches d’un châtaignier à l’odeur écoeurante. Quand le chemin redevient plat, la mer enfin se découvre sur la gauche au delà d’un champ dont se dégagent des vapeurs de foin coupé. Juste après, je devine, au niveau d’un portail en bois peint en rouge, une allée impeccable bordée d’hortensias, qui ne laisse entrevoir qu’un bout de façade. Puis le chemin s’enfonce dans l’ombre de la pinède de cette immense propriété qui annonce la première grève. De là, on peut voir, au premier plan, un ilot isolé et coiffé d’un arbre en épi. C’est une grande marée et la mer est presque haute. Il n’y a pas de vent, alors les cris stridents des oiseaux nous arrivent par delà les iles voisines, glissant sur une mer étale. Seule sur son écrin de granit rose, on distingue une maison sur sa presqu’île, couvée au sein d’une végétation sauvage, protégée par des arbres qui la surplombent. Le sentier s’élève alors pour offrir une vue aérienne sur le bras de mer qui nous sépare de l’ile d’en face. Les coques blanches des bateaux accrochés à leur corp-mort sont alignées, le nez face au courant du large. Dans ma mémoire et ou que je sois, le cri de mouettes en vol me ramène toujours à ce paysage. Dans ce vaste espace, les couleurs se transforment au fil du temps, au gré des marées. Des bleus rares, métalliques ou argentés. Des gris de vase, luisants ou sombres par le jeux des nuages.

A l’approche du club nautique, le chemin rétrécit et se faufile en angles droits au bout des jardins de résidences secondaires. Des plantes exotiques s’épanouissent dans l’ombre d’un grand eucalyptus. Au dernier tournant, le raidillon nous projette plus bas dans un décor de carte postale, l’anse du Guerzido.

La lumière m’éblouit. Sans distinguer les détails, je perçois le scintillement des rayons du soleil sur l’étendue marine jusqu’au continent, cette bande de terre noire tout au bout. A mes pieds, sur toute sa largeur, la plage avec ses galets et son sable plus bas. Je me retourne, cette présence rassurante, c’est ce pin centenaire qui a résisté à toutes les tempêtes et qui me servira de cap quand je reviendrai des bouées qui ferment la baie.

C’est le moment tant attendu. Après avoir déposé mes affaires, les mains sur la taille, je prends une bonne respiration. L’air est rempli d’iode et de l’odeur du goémon échoué. Mes pieds se tordent sur des galets instables et brulants comme des braises. Avec le sable, je retrouve l’équilibre et le soulagement d’un sol humide et froid. Les premières vaguelettes me nettoient les orteils. La suite est un rituel de sensations fortes, pour certains un supplice, pour moi, désormais, un délice. L’eau est fraiche. Après quelques enjambées, lentes et lourdes, je me suis habitué à la température et je peux continuer. Quand l’eau atteint l’échancrure du bas du dos, je ne peux m’empêcher d’ouvrir la bouche et de me hisser sur la pointe des pieds. Passé ce stade, c’est la récompense. Lorsque les épaules se recouvrent, le corps s’enveloppe dans un manteau de fraicheur qu’il va faire sienne. Mes bras se mettent en mouvement et mon cou vient lécher l’eau pour un ultime frisson sur ma nuque. Maintenant je nage avec application en tentant de ne pas perdre de vue la ligne pointillée des bouées que je veux atteindre. Mes musclent se déploient sans effort, libres et coordonnés. Des algues s’emmêlent dans mes doigts avant de s’écouler en caresses le long de mon corps. J’essaie de me fondre dans les éléments, ne faire plus qu’un avec la nature, grisé par les stimuli de mes sens en éveil. Ma tête seule émerge, avance lentement à la surface, entre ciel et mer, sans bruit ni vague. Sous un chapeau de toile, le visage caché par des lunettes noires, je dois ressembler au monstre du Loch-Ness. Cela n’effraie pas le goelan qui flotte tout près et qui semble m’accompagner de son oeil moqueur.

Enfin, j’ai atteint mon but. J’agrippe la grosse bouée jaune et je l’entoure de mes bras comme si c’était un ami. Je colle ma joue fraiche sur le plastique dur, sec et chaud. Les yeux fermés, j’entends mon souffle, amplifié par cette caisse de résonance, se mêler à d’insondables bruits venant des profondeurs. Immobile, apaisé, comme un enfant avec son coquillage à l’oreille, j’écoute la mer me raconter ses secrets.