Mélanie et la mésange bleue

A chaque fois, ce souvenir retentit dans ma mémoire, comme une claque. Impossible d’oublier ce verre cassé qui marque le début de la mal-voyance. C’était un dimanche matin, chez moi. Je m’étais réveillé tôt. Après un petit-déjeuner léger, je suis resté assis à méditer. A l’écoute de mes sens, j’ai essayé de suivre l’éveil de mon corps avec attention. Puis je me suis levé, et j’ai déposé ma tasse dans l’évier. Je me croyais en pleine possession de mes moyens, confiant dans la journée qui s’annonçait.

En nettoyant le plan de travail d’un mouvement rapide, mon éponge a rencontré un objet lourd. L’impact, amorti, n’a fait aucun bruit. Mais l’énergie du rebond l’a projeté en l’air. J’ai pensé, trop tard, que c’était un verre, alors que mon bras, insensible, poursuivait sa course pour ramasser des miettes de pain. J’ai entendu le bruit net sur le sol, suivi du glissement d’innombrables fragments qui s’éparpillaient aux quatre coins de la pièce. Comme un feux d’artifice qui explose, avec sa boule de lumière qui envahit la nuit de scintillements. Le silence est revenu. Debout, immobile, j’ai attendu ma réaction avec curiosité. Mon instinct semblait hésiter. Un temps incrédule, je pris conscience que ce qui venait de se produire contrariait mes projets immédiats. Une colère me saisit en imaginant le supplice d’un nettoyage minutieux, et surtout périlleux. Je me voyais à genoux, cherchant de mes mains, à tâtons, dans les ultimes recoins, des morceaux de verre oubliés par l’aspirateur. Alors, je me suis entendu me dire, sévère, les dents serrées : « tu ne pouvais pas faire attention ? ». Dans ma tête se succédaient des accusations humiliantes. Les yeux fermés, concentré, j’ai pris une longue respiration. « J’accepte la colère, pas le reste » me suis-je dis. Le tumulte des sentiments malveillants s’est dissipé.

Pour moi, il n’y avait rien sur le plan de travail. L’image du verre avait été projetée sur une des zones aveugles de la rétine, trouée comme une tranche de gruyère. D’habitude, je m’en amuse en tournant la tête de droite à gauche ; les objets disparaissent puis réapparaissent quand leur image se perdent dans un de ces trous. Mais mon cerveau est magicien, expert en tours de passe-passe. Il ne remplace pas l’invisible par du noir. Avant de me les montrer, il retouche les images incomplètes avec le continuum de ce qui est autour. Le plan de travail m’était apparu entier et plat. Le verre n’y était pas.

Le retour au réel me fit sourire. J’ai desserré ma main, crispée, et libéré l’éponge écrasée par une force incontrôlée. Des miettes de pain, mouillées, se détachaient et tombaient en grumeaux d’entre mes doigts. Je me faisais pitié. En pyjama, isolé sur un bout de parquet épargné, j’étais entouré d’un tapis de petits bouts de verre, tranchants comme des rasoirs. Et j’étais pieds nus.

C’est de cet épisode tragi-comique, que date le divorce entre mes mains et mes yeux, se reprochant mutuellement un manque de fiabilité. Sans confiance, pas de coopération. La séparation était inévitable.

Plus je perds la vue, plus mes mains se sentent abandonnées. Elles doivent se débrouiller seules, privées de l’information fournie par les yeux. Mes gestes, jusqu’alors instinctifs, se révèlent hésitants. Mes mains, tantôt s’affolent, tantôt se figent, pour appréhender ce qui est là, autour. Le besoin de savoir les agite sans retenue, quand la peur de casser les paralysent. Elles vivent mal l’incertitude. Comme si elles étaient le lieu ou s’affrontent mes pulsions intérieures, celles qui me poussent à vouloir trop en faire avant de m’en dissuader, faute de pouvoir.

Dans ma chambre, pour m’habiller de la tête aux pieds, mes mains se faufilent dans les placards, se perdent dans les tiroirs. Je n’ai pas encore de stratégie pour ranger mes vêtements. Alors elles tâtent les étoffes, palpent les textures et caressent les matières, et s’y reprennent à plusieurs fois pour m’aider, de mémoire, à faire un choix. Quitte à parfois me tromper. Qu’importe qu’on me voit, à mon insu, porter des chaussettes de couleurs différentes, ou des habits mal assortis. Ma collection de chemises fantaisies me laisse insensible au toucher.

Dans la cuisine, je peine à trouver ce que je cherche : récipients, ustensiles ou nourritures. Je sonde délicatement, à tâtons. Puis j’essaie de saisir sans lâcher, de déplacer sans heurter, de verser sans faire déborder. Malgré mon attention, l’imprévu guette mes mouvements contrariés par un meuble qui s’interpose ou un objet qui se dérobe. Je m’habitue à ces accidents de parcours entre le frigo et la table à manger. Je continue à cuisiner, bien que ralenti par prudence dans le maniement des outils tranchants, des casseroles brûlantes. Une recette simple tourne au casse-tête quand il faut peser les ingrédients ou respecter les proportions. Lors des repas, je ne distingue plus ce qui est dans mon assiette. La tentation est grande de se passer de fourchette et de couteau. Je maltraite les aliments à les piquer sans discernement, à les lacérer involontairement de toutes parts. Un jour, j’espère utiliser mes couverts en virtuose, en fin gourmet, propre et discret dans sa façon de manger.

Il me faut retrouver l’usage de mes mains, en toute confiance. Et mieux exploiter leurs qualités : articulation souple des phalanges, fermeté des doigts, sensibilité à fleur de peau. Elles doivent réapprendre, en autodidacte, à explorer un espace invisible avec leur propre capacité sensorielles. De leur agilité dépendra mon degré d’autonomie. Moi qui n’est jamais été habile de mes doigts, comment pourrais-je développer ces compétences exclusivement manuelles ?

Lors de la semaine d’observation en septembre, on m’a proposé de m’inscrire à des ateliers de créativité manuelle dans le bâtiment Gamma. De l’extérieur, l’immeuble m’était apparu discret, avec une forme rectangulaire banale, en retrait de l’allée centrale qui relie Alpha à Oméga.

Je n’ai compris l’intérêt de cette discipline que le premier jour ou j’ai commencé avec Mélanie en octobre. C’est elle qui m’encadre dans les ateliers de travail manuel. Maman de jeunes enfants, elle habite à Arnhem, à 30 km du centre. Elle vit en communauté dans un ancien cloitre, monument historique du siècle d’or.

avant.

A chaque fois, ce souvenir retentit dans ma mémoire, comme une claque. Impossible d’oublier ce verre cassé qui marque le début de la mal-voyance. C’était un dimanche matin, chez moi. Je m’étais réveillé tôt. Après un petit-déjeuner léger, je suis resté assis à méditer. A l’écoute de mes sens, j’ai essayé de suivre l’éveil de mon corps avec attention. Puis je me suis levé, et j’ai déposé ma tasse dans l’évier. Je me croyais en pleine possession de mes moyens, confiant dans la journée qui s’annonçait.

En nettoyant le plan de travail d’un mouvement rapide, mon éponge a rencontré un objet lourd. L’impact, amorti, n’a fait aucun bruit. Mais l’énergie du rebond l’a projeté en l’air. J’ai pensé, trop tard, que c’était un verre, alors que mon bras, insensible, poursuivait sa course pour ramasser des miettes de pain. J’ai entendu le bruit net sur le sol, suivi du glissement d’innombrables fragments qui s’éparpillaient aux quatre coins de la pièce. Comme un feux d’artifice qui explose, avec sa boule de lumière qui envahit la nuit de scintillements. Le silence est revenu. Debout, immobile, j’ai attendu ma réaction avec curiosité. Mon instinct semblait hésiter. Un temps incrédule, je pris conscience que ce qui venait de se produire contrariait mes projets immédiats. Une colère me saisit en imaginant le supplice d’un nettoyage minutieux, et surtout périlleux. Je me voyais à genoux, cherchant de mes mains, à tâtons, dans les ultimes recoins, des morceaux de verre oubliés par l’aspirateur. Alors, je me suis entendu me dire, sévère, les dents serrées : « tu ne pouvais pas faire attention ? ». Dans ma tête se succédaient des accusations humiliantes. Les yeux fermés, concentré, j’ai pris une longue respiration. « J’accepte la colère, pas le reste » me suis-je dis. Le tumulte des sentiments malveillants s’est dissipé.

Pour moi, il n’y avait rien sur le plan de travail. L’image du verre avait été projetée sur une des zones aveugles de la rétine, trouée comme une tranche de gruyère. D’habitude, je m’en amuse en tournant la tête de droite à gauche ; les objets disparaissent puis réapparaissent quand leur image se perdent dans un de ces trous. Mais mon cerveau est magicien, expert en tours de passe-passe. Il ne remplace pas l’invisible par du noir. Avant de me les montrer, il retouche les images incomplètes avec le continuum de ce qui est autour. Le plan de travail m’était apparu entier et plat. Le verre n’y était pas.

Le retour au réel me fit sourire. J’ai desserré ma main, crispée, et libéré l’éponge écrasée par une force incontrôlée. Des miettes de pain, mouillées, se détachaient et tombaient en grumeaux d’entre mes doigts. Je me faisais pitié. En pyjama, isolé sur un bout de parquet épargné, j’étais entouré d’un tapis de petits bouts de verre, tranchants comme des rasoirs. Et j’étais pieds nus.

C’est de cet épisode tragi-comique, que date le divorce entre mes mains et mes yeux, se reprochant mutuellement un manque de fiabilité. Sans confiance, pas de coopération. La séparation était inévitable.

Plus je perds la vue, plus mes mains se sentent abandonnées. Elles doivent se débrouiller seules, privées de l’information fournie par les yeux. Mes gestes, jusqu’alors instinctifs, se révèlent hésitants. Mes mains, tantôt s’affolent, tantôt se figent, pour appréhender ce qui est là, autour. Le besoin de savoir les agite sans retenue, quand la peur de casser les paralysent. Elles vivent mal l’incertitude. Comme si elles étaient le lieu ou s’affrontent mes pulsions intérieures, celles qui me poussent à vouloir trop en faire avant de m’en dissuader, faute de pouvoir.

Dans ma chambre, pour m’habiller de la tête aux pieds, mes mains se faufilent dans les placards, se perdent dans les tiroirs. Je n’ai pas encore de stratégie pour ranger mes vêtements. Alors elles tâtent les étoffes, palpent les textures et caressent les matières, et s’y reprennent à plusieurs fois pour m’aider, de mémoire, à faire un choix. Quitte à parfois me tromper. Qu’importe qu’on me voit, à mon insu, porter des chaussettes de couleurs différentes, ou des habits mal assortis. Ma collection de chemises fantaisies me laisse insensible au toucher.

Dans la cuisine, je peine à trouver ce que je cherche : récipients, ustensiles ou nourritures. Je sonde délicatement, à tâtons. Puis j’essaie de saisir sans lâcher, de déplacer sans heurter, de verser sans faire déborder. Malgré mon attention, l’imprévu guette mes mouvements contrariés par un meuble qui s’interpose ou un objet qui se dérobe. Je m’habitue à ces accidents de parcours entre le frigo et la table à manger. Je continue à cuisiner, bien que ralenti par prudence dans le maniement des outils tranchants, des casseroles brûlantes. Une recette simple tourne au casse-tête quand il faut peser les ingrédients ou respecter les proportions. Lors des repas, je ne distingue plus ce qui est dans mon assiette. La tentation est grande de se passer de fourchette et de couteau. Je maltraite les aliments à les piquer sans discernement, à les lacérer involontairement de toutes parts. Un jour, j’espère utiliser mes couverts en virtuose, en fin gourmet, propre et discret dans sa façon de manger.

Il me faut retrouver l’usage de mes mains, en toute confiance. Et mieux exploiter leurs qualités : articulation souple des phalanges, fermeté des doigts, sensibilité à fleur de peau. Elles doivent réapprendre, en autodidacte, à explorer un espace invisible avec leur propre capacité sensorielles. De leur agilité dépendra mon degré d’autonomie. Moi qui n’est jamais été habile de mes doigts, comment pourrais-je développer ces compétences exclusivement manuelles ?

Lors de la semaine d’observation en septembre, on m’a proposé de m’inscrire à des ateliers de créativité manuelle dans le bâtiment Gamma. De l’extérieur, l’immeuble m’était apparu discret, avec une forme rectangulaire banale, en retrait de l’allée centrale qui relie Alpha à Oméga. J’y étais rentré sans enthousiasme. C’était dans mon emploi du temps, et je me devais d’y passer à l’heure prévue. On m’avait d’abord présenté, à gauche du hall d’entrée, l’espace consacré aux textiles, un réduit sombre entouré d’étagères oppressantes. Autour d’une longue table collégiale, je pourrais apprendre à coudre, à confectionner des coussins, des vêtements, des patchworks de tissus. Je déclinais poliment, cela ne m’intéressait pas. On est vite passé de l’autre coté, dans le grand atelier, lumineux, d’emblée plus accueillant. On a fait le tour des tables techniques dédiées aux différentes disciplines. Je refusais la mosaïque, puis la sculpture sur pierre savonneuse, et enfin la poterie en imaginant avec dégout mes mains noires d’argiles. Il ne restait plus que les activités de travail sur bois. J’examinais au toucher les exemples de réalisations qu’on me présentait une à une. Je m’apprêtais à partir et cherchais les mots pour m’excuser de n’avoir rien pu choisir. Si un jour je venais ici, dans ce centre de rééducation pour malvoyants, ce ne serait pas pour de l’artisanat ou du tricot. Mais plutôt que de prononcer cette sentence, je prolongeais un silence, en suspension, tendis que mes mains s’attardaient sur un objet. Je goutais les caresses du bois naturel sur ma peau. Une image me revenait de mon enfance, celle de mon grand-père, avec ses paniers en osier qui sortaient par magie de ses grosses mains. Je sentis comme une petite flamme naitre en moi, un mélange de tendresse et de curiosité. Ce que je tenais entre mes doigts captait mon attention, m’attirait : une petite cabane pour les oiseaux, un nichoir. J’envisageais alors la possibilité de m’inscrire à ces ateliers manuels, oui cela devenait une évidence. Mon visage s’illumina à l’idée de commencer bientôt, et ici-même, la construction à l’identique de cet objet qui pour moi désormais avait du sens.

Je n’ai compris l’intérêt de cette discipline que le premier jour ou j’ai commencé avec Mélanie en octobre. C’est elle qui m’encadre dans les ateliers de travail manuel. Maman de jeunes enfants, elle habite à Arnhem, à 30 km du centre. Elle vit en communauté dans un ancien cloitre, monument historique du siècle d’or.

Les ateliers manuels se sont succédés, suivant le même rituel chaque semaine. A mon arrivée dans le bâtiment Gamma, j’enfilais un tablier pour protéger mes vêtements. Je goutais avec  malice, cette occasion inespérée de me fondre dans les habits d’un bricoleur. J’apposais un masque en tissu sur mes yeux pour leur imposer une cure de repos. Ils devaient assister, en simple spectateur, à une mise en scène de mes autres sens. Dans cette pièce de théatre qui devait se jouer sans eux, l’action ne pouvait se dérouler qu’une fois le rideau baissé.

Alors, je récupérais dans l’étagère ma boite fourre-tout qui rassemblait mes affaires. Je m’installais debout, à l’établi, pour y disposer minutieusement ce dont j’aurais besoin. En dressant l’inventaire des objets placés en arc de cercle autour de moi, je me créais un espace mental, accessible à portée de main. Ma peau s’éveillait au contact froid du métal des outils. Un exercice d’échauffement pour le toucher et d’entrainement pour la mémoire.

Une fois prêt, j’appelais Mélanie qui attendait mon signal depuis son bureau attenant. Elle rapportait la petite maison pour oiseaux qui me servait de modèle. J’étais comme un chien à qui on apporte sa gamelle, impatient d’apprendre un savoir-faire qui s’affranchit du visuel. J’aime me souvenir de chaque étapes de cette construction, comme autant de jalons dans mon apprentissage, de progrès dans ma transformation.

D’abord, pour mesurer les panneaux de bois à reproduire, j’ai plié une feuille de papier à leur longueur, avant de reporter la mesure avec une rayure au couteau sur la planche à débiter. J’étais bluffé par cette astuce pour se passer définitivement d’un mètre et d’un crayon. Ensuite, mon ongle sur l’entaille a guidé la scie fixe pour enclencher la découpe. Même pas peur. Mes mains tenaient ferme chaque partie, à distance du danger. Enfin, pour le pré-perçage des trous de vis sur les panneaux, une pièce métallique trouée, et bloquée au bord, garantissait l’emplacement pour la mèche de la perceuse électrique. Le défi était de percer droit. J’hésitais, avec des oscillations de gauche à droite, du devant vers l’arrière. A l’instinct, je me décidais et j’appuyais sur la gâchette, et la mèche s’enfonçait dans le bois tendre. Mélanie ne disait rien, ce devait être bien. Il a fallu ensuite évaser le bord des trous pour offrir un logement aux têtes de vis.

Parfois, mon attention faisait une pause, s’évadaient ailleurs, mais les gestes continuaient à s’enchainer, automatiques. Mes doigts s’affairaient en équipe autonome, sans que j’eu à m’en plaindre. J’assistais médusé à leurs premiers pas, indépendants. La relève d’un sens sur un autre.

A la fin, j’ai poncé les cloisons au papier de verre. Le crissement abrasif s’atténuait vite pour dévoiler, sous une poudre fine, une surface lisse et douce comme une peau de bébé. L’assemblage final fut un jeux d’enfant, une formalité avec un tournevis cruciforme.

Nous sommes maintenant en novembre. Je viens d’arriver dans le grand atelier mais je n’ai pas mis de tablier. J’attends Mélanie pour évaluer le travail fait ensemble. Ma petite maison pour oiseaux est finie. Elle trône sur l’établi devant moi. A l’approche de l’hiver, je la fixerai en hauteur sur mon balcon à l’abri du vent et du soleil. J’en suis fier. Ne pas la voir n’enlève rien à sa valeur. Je pourrais la serrer contre ma poitrine pour conjurer une peur de l’avenir ou exorciser mon incapacité. Je préfère la prendre soigneusement et la tourner dessus dessous pour revivre les sensations découvertes grâce à elle.

Ce qui me remplit de joie à cet instant, c’est une promesse. Je me souviens de cette petite flamme, au début, qui m’a fait changer d’avis quand je m’apprêtais à refuser les activités manuelles. C’est elle qui, en sous-main, distillait l’envie, la motivation. C’est l’image furtive de l’oiseau qui apparaitra, de temps à autre, par ce petit trou noir en façade que mon pouce inspecte avec tendresse. Le diamètre de ce trou n’a rien d’aléatoire. Il détermine l’espèce qui s’installera pour s’y reproduire, protégée ainsi de plus grands. prédateurs : une mésange bleue.

Alors, je récupérais dans l’étagère ma boite fourre-tout qui rassemblait mes affaires. Je m’installais debout, à l’établi, pour y disposer minutieusement ce dont j’aurais besoin. En dressant l’inventaire des objets placés en arc de cercle autour de moi, je me créais un espace mental, accessible à portée de main. Ma peau s’éveillait au contact froid du métal des outils. Un exercice d’échauffement pour le toucher et d’entrainement pour la mémoire.

Une fois prêt, j’appelais Mélanie qui attendait mon signal depuis son bureau attenant. Elle rapportait la petite maison pour oiseaux qui me servait de modèle. J’étais comme un chien à qui on apporte sa gamelle, impatient d’apprendre un savoir-faire qui s’affranchit du visuel. J’aime me souvenir de chaque étapes de cette construction, comme autant de jalons dans mon apprentissage, de progrès dans ma transformation.

D’abord, pour mesurer les panneaux de bois à reproduire, j’ai plié une feuille de papier à leur longueur, avant de reporter la mesure avec une rayure au couteau sur la planche à débiter. J’étais bluffé par cette astuce pour se passer définitivement d’un mètre et d’un crayon. Ensuite, mon ongle sur l’entaille a guidé la scie fixe pour enclencher la découpe. Même pas peur. Mes mains tenaient ferme chaque partie, à distance du danger. Enfin, pour le pré-perçage des trous de vis sur les panneaux, une pièce métallique trouée, et bloquée au bord, garantissait l’emplacement pour la mèche de la perceuse électrique. Le défi était de percer droit. J’hésitais, avec des oscillations de gauche à droite, du devant vers l’arrière. A l’instinct, je me décidais et j’appuyais sur la gâchette, et la mèche s’enfonçait dans le bois tendre. Mélanie ne disait rien, ce devait être bien. Il a fallu ensuite évaser le bord des trous pour offrir un logement aux têtes de vis.

Parfois, mon attention faisait une pause, s’évadaient ailleurs, mais les gestes continuaient à s’enchainer, automatiques. Mes doigts s’affairaient en équipe autonome, sans que j’eu à m’en plaindre. J’assistais médusé à leurs premiers pas, indépendants. La relève d’un sens sur un autre.

A la fin, j’ai poncé les cloisons au papier de verre. Le crissement abrasif s’atténuait vite pour dévoiler, sous une poudre fine, une surface lisse et douce comme une peau de bébé. L’assemblage final fut un jeux d’enfant, une formalité avec un tournevis cruciforme.

Nous sommes maintenant en novembre. Je viens d’arriver dans le grand atelier mais je n’ai pas mis de tablier. J’attends Mélanie pour évaluer le travail fait ensemble. Ma petite maison pour oiseaux est finie. Elle trône sur l’établi devant moi. A l’approche de l’hiver, je la fixerai en hauteur sur mon balcon à l’abri du vent et du soleil. J’en suis fier. Ne pas la voir n’enlève rien à sa valeur. Je pourrais la serrer contre ma poitrine pour conjurer une peur de l’avenir ou exorciser mon incapacité. Je préfère la prendre soigneusement et la tourner dessus dessous pour revivre les sensations découvertes grâce à elle.

Ce qui me remplit de joie à cet instant, c’est une promesse. Je me souviens de cette petite flamme, au début, qui m’a fait changer d’avis quand je m’apprêtais à refuser les activités manuelles. C’est elle qui, en sous-main, distillait l’envie, la motivation. C’est l’image furtive de l’oiseau qui apparaitra, de temps à autre, par ce petit trou noir en façade que mon pouce inspecte avec tendresse. Le diamètre de ce trou n’a rien d’aléatoire. Il détermine l’espèce qui s’installera pour s’y reproduire, protégée ainsi de plus grands. prédateurs : une mésange bleue.