Collinda et les zombies

Le petit enfant que j’ai été a du etre grondé pour des actions spontanées. Il en a conclu que l’on punit ceux qui commettent des erreurs. Car au plus profond de moi, dans mon inconscient, s’agite un ressort puissant et destructeur, une petite voix diabolique qui me scande : « ce que tu fais est mal, tu es mauvais ». En réaction, j’ai développé une discipline d’autocritique. Je me suis appliqué à bien faire, à m’améliorer, et à contrôler mes émotions. Mes tests psychologique sont formels : mon profil est celui d’un perfectionniste. Ni qualité, ni défaut, une croyance face à l’illusion de l’efficacité. L’histoire de ma vie se résume à ce combat, perdu d’avance, contre ce jugement intolérable d’une partie de moi contre l’autre.

Pour moi, le mieux est rarement l’ennemi du bien. S’améliorer ne me suffit plus. C’est le monde qui doit changer. Mon comportement moralisateur exaspère mes proches, mes collègues, mes relations. Sans qu’ils me le demandent, je leur offre mes services. En stigmatisant leurs fautes, je les confronte à leur responsabilité. Quand d’une de mes mains, je montre l’erreur du doigt, l’autre offre déjà la solution alternative sur un plateau, avec un sourire. Je leur veut du bien, et m’étonne qu’ils le prennent mal. Oui, je confesse un discours de prédicateur insolant, entre redresseur de torts et visionnaire incompris.

La perte progressive de la vue, avec son cortège d’incapacités, me heurte de plein fouet. Une double peine, un supplice avec le jugement humiliant de ma petite voix intérieure. Les fondements de mon équilibre se dérobent. J’expérimente une des intuitions de Spinoza : quand le corps change, l’esprit change. Nos états physique et mental sont liés. Pour mes yeux, pas d’espoir de guérison. Par contre, en psychologie, le champ des possibles est immense. On doit pouvoir échafauder un bien-être alternatif, et qui sait même meilleur, sur d’autres bases. La transformation va me secouer. Je m’imagine entrainé dans un mouvement de lessiveuse, ballotté d’un doute à l’autre, empêtré dans un mic-mac émotionnel, mais à la fin rincé, lavé de ce dont je devais me défaire.

J’ai fait la connaissance de ma psychologue, Collinda, lors de la semaine d’observation en septembre. Pour elle aussi c’était nouveau. Elle venait d’arriver et j’étais un des ses premiers clients. La cinquantaine, mariée avec deux grands enfants, elle vivait en bordure d’un village à une trentaine de kilomètres en direction d’Utrecht, dans une ancienne ferme transformée, entourée de nature. Elle avait réalisé son reve d’avoir des chevaux, et leur consacrait son temps libre. Je l’avais rencontré à deux reprises. D’abord pour dresser l’inventaire des besoins et établir une stratégie d’accompagnement. Ce qui m’a marqué, ce sont les dernières minutes de notre second entretien. C’était l’ultime session de la semaine. Mon sac de voyage à mes pieds, j’étais impatient de partir, fatigué par l’ampleur des chantiers qui s’empilaient comme autant de défis après chaque discussion avec un spécialiste. Je découvrais l’éventail des disciplines de rééducation comme les matières scolaires pour un enfant qui rentre au collège. Curieux et perplexe. Collinda venait de me donner un avis positif pour 36 semaines de rééducation. D’une voix mesurée, elle me demanda : « Quel regard portes-tu sur les autres ?

– Comment ça, les autres en général ?

– Les malvoyants que tu as croisé ici. »

Le silence s’était installé. Je ne goutais plus les éclats de féminité de son visage, voilé par intermittence. La question semblait rebondir dans ma tête comme une balle entre des miroirs. Ma réponse me paraissait difficile à formuler, impossible à exprimer. Incrédule, je me repassais les images en mémoire : des visages défigurés par des lunettes noires, des accoutrements bariolés, sans style, des cannes blanches bruyantes et gênantes. Des étrangers que j’avais volontairement tenus à distance. Des zombies.

La gorge serrée, tête baissée, je m’entendis murmurer contre mon gré, tel un aveu sous la torture : « ils me font pitié, ils m’inspirent du dégout ». Et d’ajouter, pour me punir davantage, en relevant mon regard, mais cette fois avec la malice d’un chat qui rapporte une souris à son maitre : « C’est moi que je vois à travers eux »

Le retour fut un chemin de croix dans le brouillard de mes pensées. En marchant vers l’arrêt du bus, je restais insensible au soleil d’une après-midi de fin d’été. Les gens affluaient en vélo vers le centre ville pour profiter des terrasses tandis que je m’en retournais, amer, vers mon chez moi à Amsterdam. Dans le train, entouré d’étudiants pressés de faire la fete, je ruminais cette découverte troublante sur moi-même, de celles qui vous font grandir, avancer.

Nous sommes déjà à la mi-décembre et l’approche des fêtes se fait sensible. Le bureau de Collinda est é droite dans le couloir, au premier étage du bâtiment Oméga, avant la salle d’attente ou d’habitude elle vient me chercher. Mais aujourd’hui je suis en retard. Il est 14 h et je fulmine dans ma chambre au 3ème étage du bâtiment Alpha. Depuis mon retour du déjeuner, je m’efforce d’envoyer un email. J’y suis presque. Mes exigences de contenu et de forme m’ont retardé, puis j’ai souffert de l’inconfort d’écrire avec mon mobile. Sur le minuscule clavier virtuel, en bas de  l’écran, pourtant au contraste maximum, mes yeux peinent à deviner les caractères, mes doigts se trompent de lettre. Pour un mot bien écrit, combien de touches « retour en arrière »? Parfois une phrase disparait par mégarde. Un travail de fourmis qui m’épuise. Je redouble de concentration. Crispé, mon corps est courbé sur un objet tenu ferme entre mes doigts, et que je fixe sans m’en défaire. Partout, des personnes comptent sur moi. Elles attendent une réaction, une information ou décision. Malgré la distance, je subi leur influence, je m’impose une pression démesurée. Je dois envoyer cet email maintenant. Ma crédibilité est en jeux.

Enfin je capitule, en fait pour mon bien, mais je suis dépité. Tout ça pour rien. Je range ma table en colère, des affaires tombent. Je m’habille en vitesse et sors dans le couloir mais, la clef dans la porte, je soupire : ma canne est restée à l’intérieur. En panique, je descends les escaliers de l’immeuble sans rien céder à ma sécurité. Dehors, dans la grande allée qui mène au bâtiment Oméga, je ne pense qu’à l’horloge fixée au mur dans le bureau de Collinda. Ca y est, je suis en face d’elle, assis avec ma veste pour ne pas perdre une seconde. Je lui sourit, en nage, en rage. Ma tête se tourne vers la pendule. Les aiguilles apparaissent vaguement sur un 2 et un 10. Je m’excuse pour le retard, simple constat. Collinda reste impassible. « Ce n’est rien, me dit-elle de sa voix habituelle. Prends ton temps. Tu veux boire quelque chose ? »

Elle se lève, la machine à café est au bout du couloir. J’ai 2 minutes pour me mettre à l’aise. Collinda ne m’a pas grondé. La meilleure des leçons, c’est l’encouragement, pas la sanction. Je veux me montrer digne de cette confiance. Je me lève pour retirer ma veste, et comme pour effacer ce faux départ, je me rassois avec soin, le dos droit, les pieds à plat sur le sol. Je déploie mes bras vers les bords de la table ronde pour l’agripper et me concentrer. Un exercice de méditation express. Une boite de mouchoirs en papier est posée là, discrète, à portée de main. Collinda est de retour. Elle touille son café dans le calme revenu. Après une légère respiration, elle ouvre la séance : « Comment vas-tu ? »